Disques

Soliloque

12 euros

Date de sortie : 7 octobre 2014

Sébastien Llinares joue l’œuvre d’Henri Sauguet et de Pierre Wissmer, où paraît battre le cœur sous les doigts conquis par cette musique « Là » : photographie en noir et blanc de France aux terroirs harmoniques – pas dansés de cet héritage musical des provinces qui nous ont faits –, aux élégants mélismes comme drapés froissés de chez Chanel, signés Dior, Lanvin ou Jean Patou…

Ici l’œil écoute une peinture-musique-française-du XXe siècle, tel un pendant naturel entre mélodiquement harmonique, pour Henri Sauguet, et continuité discontinue d’un contrepoint rythmique, pour Pierre Wissmer.

À la guitare, Sébastien Llinares caresse plus qu’il ne sépare, parce qu’il travaille ganté des sens expressifs en chaque compositeur qu’il a adopté ; ainsi, le faisant sien. Il couture, lie et délie, relie ou ligamente en tout vitalisme, avec l’art du bonheur aux intentions vibrantes des cordes désignées par les deux créateurs. De la sorte à s’approprier, quel déploiement symphonique propre à la guitare ? Ouvrir nos sens à l’art de l’interprète qui restitue à la matière, son timbre ; corps même qui nous est donné d’aimer prendre en soi, telle l’expression intérieure de prédilection que le mélomane pressent, ressent…

L’œuvre de Pierre Wissmer, compositeur français d’origine suisse (Genève, 1915- Valcros, 1992). Alliance, entre la précision (de l’horloger suisse !) aux rouages du contrepoint des couleurs, et la virtuosité instrumentale au penchant italien… en toute clarté française, d’équilibre convenu, bel et bien, au discours « néo-classique » défini par d’aucuns dans les années cinquante, ou quelque affiliation au Groupe Jeune France (André Jolivet, Olivier Messiaen, Daniel Lesur et Yves Baudrier), qu’il eût pu intégrer.

Œuvre de sourcier que celle-là rappelant le fragment d’un tableau, qui renvoie au paysage intérieur, « Là » où le secret s’insère, chez Pierre Wissmer, l’Helvète.

L’œuvre d’Henri Sauguet – familier juvénile auprès d’Erik Satie à l’époque de l’École d’Arcueil prônant une esthétique spontanée, ironique ou débridée (Maxime Jacob –Dom Clément Jacob, de l’Ordre des Bénédictins, Cliquet-Pleyel) –, compositeur français (Bordeaux, 1901- Paris, 1989), proche du Groupe des Six, pareillement, sous la protection de Darius Milhaud qui a décelé en ce jeune musicien bordelais, cette sincère simplicité qu’il affectionnait, n’en demeure pas moins empreint d’un style aux versants tantôt du néoclassicisme, tantôt du néoromantisme (selon les âges de la vie ayant élu cet autodidacte de génie, par la grâce de l’appel…). Ce dernier, grand lyrique qu’il fût, dès ses premières œuvres ensemencées sous un climat poétique singulier, voire initiatique : mantra, ou fragment d’existence… préside à l’œuvre de l’esprit, ou fonction l’autre de la musique, en tant que vitalisme, encore.

Figures rythmiques//tournures mélodiques//issues de la matière harmonique éminemment personnelle, jusque vers la fin de son existence, enclin au dépouillement, absorbé, peu à peu, vers une polymodalité d’ascète, d’organiste…

Chaque signature d’Henri Sauguet aux clefs et aux serrures du dénuement des partitions ultimes, de la lumière pastorale des éléments du jeune paysagiste qu’il fut du pays de François Mauriac, ou de l’ami poète Louis Emié, à travers les vitrines d’objets familiers des compagnons, en art ou en vie de Max Jacob, ou de Jacques Dupont, dans cet appartement à Clichy, que l’étudiant que j’étais à redécouvrir, chaque fois, dans l’intimité du maître, bien souvent vers le soir, après le cours de composition, quand celui-ci demandait alors, au serviteur arabe d’allumer les lampes sur chaque table bouillotte, près du piano au chat, d’un ton doux et posé : « …un peu de lumière s’il te plaît… comme en musique, voilà tout… ».